
Chaque enfant porte dans son prénom un morceau de l’âme de ses parents. Mais certains prénoms sont de véritables manifestes politiques.
C’est le cas de Gamilah Lumumba Shabazz — quatrième fille de Malcolm X et Betty Shabazz, née le 1er juillet 1964.
Son prénom n’est pas un simple choix de beauté sonore. C’est une déclaration : Gamilah en hommage au président égyptien Gamal Abdel Nasser, figure de la résistance arabe et africaine. Lumumba en mémoire de Patrice Lumumba, premier ministre du Congo indépendant, assassiné en 1961, que Malcolm X appelait « le plus grand homme noir qui ait jamais marché sur le continent africain ».
Pour comprendre Gamilah, il faut d’abord comprendre pourquoi son père aimait Lumumba autant qu’il aimait sa propre fille.
Le 28 juin 1964, Malcolm X prononce le discours fondateur de l’Organisation de l’Unité Afro-Amãricaine (OAAU) — l’organisation panafricaine qu’il vient de créer après avoir quitté la Nation of Islam.
Dans ce discours historique, il cite directement Lumumba et son discours d’indépendance du Congo :
« Il a dit au roi des Belges : ‘Vous avez peut-être libérés, vous avez peut-être nous donné notre indépendance, mais nous ne pouvons jamais oublier ces cicatrices.’ »
Trois jours plus tard, le 1er juillet 1964, Betty Shabazz donne naissance à leur quatrième fille. Malcolm choisit son prénom : Gamilah Lumumba.
Ce n’est pas une coïncidence. C’est une continuité. Le même homme qui fondait une organisation panafricaine un jeudi nommait sa fille en hommage à un martyr africain le dimanche.
Pour comprendre le choix de Malcolm X, il faut lire ses propres mots. Dans ses discours, Malcolm X revient plusieurs fois sur Lumumba avec une intensité rare.
« L’un des plus grands leaders noirs était Lumumba. Lumumba était le dirigeant légitime du Congo. Il a été renversé avec l’aide américaine. C’est l’Amérique, le Département d’État de ce pays, qui a amené Kasavubu ici, est intervenu pour lui à l’ONU, a utilisé son pouvoir pour s’assurer que Kasavubu serait reconnu comme le dirigeant légitime du Congo. Et dès que Kasavubu, avec le soutien américain, est devenu le dirigeant du Congo, il est rentré au Congo, et son premier acte en rentrant était de livrer Lumumba à Tshombe. On peut donc facilement voir quelle main se trouvait derrière le meurtre de Lumumba.»
(Discours de Malcolm X, 1964)
« C’était le contrôle que les États-Unis exerçaient à l’ONU qui leur a permis de faire assassiner Lumumba et de couvrir ce meurtre.»
(Discours de Malcolm X, 1964)
« Lumumba a été assassiné, Medgar Evers a été assassiné, Mack Parker a été assassiné, Emmett Till a été assassiné, mon propre père a été assassiné.»
(Discours de Malcolm X, Cleveland, 1964)
« Levons-nous en l’honneur de Lumumba, levons-nous en l’honneur de Medgar Evers.»
(Discours de Malcolm X, 1964)
Ces passages ne sont pas des références ponctuelles. Ils révèlent une conviction profonde : pour Malcolm X, Lumumba était l’équivalent africain des martyrs noirs américains — un homme qui avait payé de sa vie sa volonté d’indépendance.
Nommer sa fille Lumumba était donc un acte de mémoire, de résistance et d’espoir.
Patrice Lumumba (1925-1961) est le premier Premier ministre du Congo indépendant. Le 30 juin 1960, lors de la cérémonie d’indépendance face au roi des Belges Baudouin, il prononce un discours historique dénonçant les crimes du colonialisme belge — un discours que Malcolm X citait encore en 1964.
Six mois après l’indépendance, Lumumba est renversé, capturé, torturé et assassiné le 17 janvier 1961 — avec la complicité prouvée de la CIA américaine et des services belges.
Pour Malcolm X, cet assassinat était la preuve ultime que l’Occident ne pouvait pas supporter un leader africain véritablement libre.
Gamilah n’avait que 7 mois quand son père a été assassiné le 21 février 1965.
Elle n’a aucun souvenir de lui. Pourtant, elle témoigne dans le livre Betty Shabazz : Surviving Malcolm X de quelque chose de profond :
« Il était là. La société, surtout cette culture, vous donne l’impression que vous êtes censé voir un fantôme. Mais on peut sentir quelque chose qui vous guide. »
Une citation qui dit tout sur la transmission d’un héritage invisible mais réel.
Contrairement à ses sœurs plus médiatiques, Gamilah a choisi une vie discrète mais active.
Dès le lycée, elle développe une passion pour la mode et le design. Elle étudie les arts du théâtre au collège avant de se tourner vers la création.
En 2018, Gamilah et ses cinq sœurs lancent Malcolm X Legacy, une ligne de vêtements, chaussures et bijoux. L’objectif est explicite : recadrer l’image de leur père, qu’elles jugent souvent déformée ou récupérée commercialement sans respecter son message.
Gamilah s’est également impliquée dans la musique, produisant et interprétant des chansons à fort contenu de conscience noire — directement dans la tradition de son père.
Elle a participé au documentaire « Who Killed Malcolm X ? » (Netflix, 2020) qui a rouverts l’enquête sur l’assassinat de son père, conduisant à l’exonération de deux hommes injustement condamnés.
En novembre 2024, Gamilah rejoint ses sœurs dans le procès historique de 100 millions de dollars contre le FBI, la CIA et le NYPD pour leur rôle dans l’assassinat de Malcolm X.
Un combat qui porte le nom de son père — et qui porte aussi, symboliquement, celui de Lumumba : deux hommes assassinés avec la complicité de gouvernements qui avaient peur de leur liberté.
Gamilah Lumumba Shabazz n’a pas choisi son prénom. Mais elle en a fait quelque chose. À travers la mode, la musique, le documentaire et le procès, elle perpétue à sa manière la vision de son père : une vision où la lutte des Noirs américains et la lutte des Africains sont une seule et même lutte.
Malcolm X l’avait nommée Lumumba parce qu’il croyait que la liberté de Harlem et la liberté du Congo étaient liées. Sa fille, soixante ans plus tard, continue de porter ce lien.